mardi 29 juillet 2014

Pour moi, c’t’un gros buck!

Histoires de pêche, pêche au Québec, Daniel Lefaivre,pêche truite, pêche brochet
Nous avions pris plus d’une heure pour gonfler notre embarcation pneumatique. Des difficultés techniques nous obligèrent à sacrifier notre précieux temps de pêche pour venir à bout d'une valve brisée. Cela était d'autant plus dramatique que nous allions tenter notre chance dans une étroite rivière où nous aurions pu nous adonner à notre sport en pêchant à gué, n’eussent été ces foutus herbes et buissons qui poussaient à hauteur d’homme et qui continuaient de croître très loin dans l’eau. Une fois réparée, notre grosse Bertha, comme mon frère l’avait baptisée, était à l’eau, attachée aux buissons par des cordages.

Nous avions remarqué que le poids du bateau avait considérablement écrasé la végétation, laissant comme l’empreinte d'un vaisseau spatial qui se serait posé sur l’herbe folle.

Nous étions installés sur les flotteurs de notre embarcation, presque adossés aux buissons, quand nous avons surpris une conversation :

— Eh! Le beau-frère, viens voir ça! Qu’est-ce qui a pu taper l’herbe comme ça?

— Ho là là! dit l’autre. Ça, mon gars, c’est un orignal qui est venu passer la nuit ici.
— T’es certain, papa? demanda une fillette.

Elle avait une toute petite voix et le ton qu’elle utilisait semblait démontrer qu’elle en connaissait plus sur la nature que son citadin de papa.

— Bien sûr, pour moi, c’t’un gros buck! Regarde comme il faut, on va voir des traces ou des pistes...

La fillette ne semblait pas convaincue pour autant.

— T’es bien sûr, papa? Me semble qu’un orignal, même étendu de tout son long, ne fait pas cinq mètres de long et deux mètres de largeur, avec les coins arrondis...

— Ça, ma fille c’est l’orignal, c’est le buck qui dort en petite boule comme un chien et qui se déploie durant son sommeil, dit le père en cherchant des pistes fraîches.

— Mais où est-ce que t’as appris ça, le beau-frère? Demanda l’autre. Me semble que t’exagères.
Ta fille a raison, tu trouves pas que la végétation est écrasée de façon un peu trop… précise?

— Vous connaissez rien aux animaux sauvages. La preuve est là, devant vous, et c’est pas suffisant? Je vous dis que du foin tapé comme ça, y a qu’un orignal pour faire ça... et puis il a beau manger couché avec toutes ces herbes... Je vais finir par trouver des crottes… Tiens, venez voir, là... 

— Où ça?

— Juste là, c'est quoi ça? Hein! Des traces d’orignal toutes fraîches...

— Je vois rien, répliqua l’autre, absolument rien...

La fillette s’était rapprochée du cours d’eau, empruntant l’étroit sentier que nous venions de former pour y déposer notre embarcation. Elle nous aperçut et nous communiqua son air moqueur.

— Regarde bien ici, quand l’herbe est cassée de cette façon, y a pas de doute, fais-moi confiance... disait toujours le beau-frère.

— Eh! papa, viens voir, l’orignal est dans l’eau!

— Tu vois ce que je te disais, lança le beau-frère, heureux de ses expectatives... Mais attention, ma fille, c’est dangereux, ça mord un buck, ne t’approche pas trop!

Quand le type allongea la tête et qu’il nous aperçut, bien installés dans notre grosse Bertha jaune, il comprit instantanément ce qui était maintenant la cause des herbes ainsi couchées. Il comprit aussi que nous n’avions pas manqué la moindre de ses paroles… Il chuchota, comme pour se convaincre lui-même :

— Ah! C’est très drôle… pourtant…

La fillette et son oncle rirent à s’en rouler par terre. Elle nous demanda, en regardant son père :


— eh! Messieurs, vous n’auriez pas vu passer un orignal, par hasard?...


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Daniel Lefaivre
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