jeudi 12 décembre 2013

Les méchants se cachent dans la forêt

                                           
Chasse-galerie; blogue sur la pêche; la pêche au Québec
© Société canadienne des postes {1991} Reproduit avec permission.
Les méchants se cachent toujours dans la forêt. En tout cas, c'est ce qu'on observe dans les contes des frères Grimm ou de Charles Perrault et même dans la littérature québécoise. On n’a qu’à penser à notre chasse-galerie ou à Maria Chapdelaine. Des arbres à l’infini, des animaux sauvages, le démon et un univers barbare et lugubre couronnent souvent nos histoires. Souvenons-nous de la chanson de Claude Dubois : « Le diable guettant comme un rapace son gibier, vint leur offrir tout un marché, dans un canot dans le plus grand que vous ayez, installez-vous là sans bouger… »
Ne ressentirez-vous pas un léger frisson la prochaine fois que vous braverez la Pitoune à La Ronde? En plus de nous rappeler la drave du 19e siècle, vous y découvrirez le célèbre canot de la chasse-galerie qui surplombe le manège!

La forêt abrite depuis toujours les vilains bûcherons, ogres, méchants loups, diables, trolls, gnomes, monstres et vieilles sorcières. Elle est source de péchés, de perdition et de détresse nocturne. Quelques braves chasseurs la connaissent bien, mais ils sont souvent atteints d’une profonde malédiction. Les voleurs s'y cachent pour protéger leur recèle, les brigands pour attaquer les innocents, les forces occultes pour hanter les âmes perdues et les loups-garous pour gâcher les rêves des enfants...

Du Petit Chaperon rouge en passant par toutes les danses lugubres des fantômes jusqu'à Harry Potter (oseriez-vous passer une nuit dans la forêt de Poudlard?), la forêt est sinistre et meurtrière.

Ne vous y aventurez jamais, même en plein jour! 

Un conseil, restez en ville! 

Au mieux, par un beau dimanche, vous pourriez vous rendre dans une zone limitrophe située entre la ville et la forêt qu'on appelle la campagne, zone d’ailleurs développée par les villes en pratiquant la déforestation pour cultiver la terre et nourrir tous les habitants de la cité.

Mais de grâce, n'y allez jamais seul!

Le problème, c’est que pour aller pêcher, il faut se rendre au lac ou à la rivière. Il nous faudra donc beaucoup de courage pour traverser une partie de cette terrible forêt…

Robert Beauregard,* Doyen de la Faculté de foresterie, géographie et géomatique de l'Université Laval, nous explique dans une conférence à laquelle j’ai assisté par la magie du canal Savoir, que graduellement, s’est implantée dans l’esprit des gens l’idée que les barbares étaient ceux qui vivaient dans la forêt. Pour les Romains, les peuples gaulois qui vivaient essentiellement dans un mode de vie proche de la nature étaient des barbares, des non-civilisés. N’est-ce pas l’attitude qu’avait Jules César face à Astérix? On voit déjà à cette époque une dichotomie entre civilisation et nature. « La nature est le lieu de la non-civilisation et pour que la civilisation se développe et grandisse, il faut exploiter encore plus la forêt qui perdra de plus en plus de terrain. » D’un côté, vous avez un empire, une grande cité, du commerce, où le monde agricole établit son règne avec l’église. De l’autre côté, vous avez la forêt qui abrite des « non-civilisés » et plus près de nous, à l’époque de nos bûcherons, cette forêt regroupe des camps forestiers où les hommes boivent et sacrent en agissant comme des bêtes, comme des barbares. 

C’est de là que naissent nos légendes. C’est là que la représentation des méchants sous toutes sortes de formes apparaît.  Et c’est de là aussi que les contes s’inspirent pour nous faire peur en trouvant le mal où il est, dans cette forêt maudite,  sans que les habitants des grandes cités sachent encore à quel point celle-ci peut leur être précieuse.

La ville était donc dans l’imaginaire collectif un lieu de sécurité, où grégaire de nature, l'homme se sentait en sécurité parmi les siens, laissant à la forêt et aux plans d’eau le poids de l’ingratitude et de l’indifférence.

Peut-on faire un parallèle avec nos plans d’eau? N’y retrouve-t-on pas encore des pirates? Que dire des braconniers qui s’apparentent étrangement aux méchants qu’on retrouve en forêt? Le monstre du loch Ness frappe encore notre imaginaire. Et celui du Memphrémagog? Que ce soit Moby Dick, le Capitaine Crochet, Barbe Noire, ou encore Jaws, on retrouve encore une fois une iconographie troublante sur une panoplie de monstres et de personnages tout aussi méchants que légendaires qui sillonnent nos mers intérieures! Le célèbre pavillon des pirates avec sa tête de mort n’a rien pour rassurer les pêcheurs, les monstres de mer qui se sauvent au large avec des baigneurs et Neptune ou Poseidon qui pouvaient vous commander une tempête d’un coup de sceptre n’ont rien de rassurant non plus.

Des pêcheurs quittant le port qui ne reviendront jamais, séduit par le chant des sirènes, le navire-fantôme qui apparaît à la pleine lune comme le Hollandais volant ou le Spectre du Saguenay,  l’océan agité qui ramène des épaves d’une autre époque sur la berge, une mystérieuse bouteille jetée à la mer et retrouvée cent ans plus tard contenant un mystérieux message.


blogue de pêche; Daniel Lefaivre; pêche; leurres; cuillère Dardevle
On retrouve facilement une iconographie représentée sous une multitude de facettes.  Pensons à la célèbre cuillère Dardevle connue de nous tous qui porte comme emblème nul autre que Lucifer en personne! Je ne pouvais passer sous silence dans mon blogue sur la pêche cette cuillère emblématique. La chasse-galerie sur nos leurres! En passant, je n’ai pas conclu de pacte avec Satan, mais ce leurre est un porte-bonheur qui fait partie de mes incontournables. Dans le même ton, je dirais que cette cuillère est mon amulette!

Revenons à la forêt.


« Il y a 10 000 ans, dans le croissant fertile, les vallées du Tigre et de l’Euphrate étaient constituées de grandes forêts de cèdre et de pin. Déjà à cette époque, l’agriculture s’est développée de façon massive. Pour ce faire, il fallait défricher pour se doter de terres agricoles. L’histoire se répètera avec les Romains. Comme on a besoin de bois pour construire les villes, pour chauffer les bains et pour fabriquer des bateaux, on découvre en même temps que la forêt représente un terrain fertile pour l’agriculture. La civilisation, c’est le développement des villes et des cultures agricoles. » 

C’est au 19e siècle que les Britanniques réalisent qu’ils consomment plus d’arbres que ce que la nature peut fournir. Avec le rythme accéléré de l’industrialisation, on prend conscience de l’importance de la forêt, mais aussi de ses limites. On prétend même que le Québec a représenté une terre fertile en récolte d’arbres de qualité pour les Britanniques qui avaient besoin d’énormes quantités de bois pour construire sa flotte de navires. On assiste alors à la naissance d’une science rudimentaire de la gestion de la forêt par les Anglais. 

Le doyen nous explique « On a beau dire que la forêt est la source de tous les maux, peut-être a-t-elle une certaine importance et que finalement, il fallait certainement la protéger…  C’est la normalisation de la forêt qui a amené l’idée du développement durable. La conception de la relation entre la société et la nature est venue de la foresterie.  La naissance de la foresterie en 1835 correspond à une des premières prises de conscience des limites de cette dichotomie entre nature et culture et le concept de développement durable vient en quelque sorte tenter de réconcilier société humaine et nature. »


http://www.youtube.com/watch?v=OBzn8AJpEoo

Conférence de Robert Beauregard, Doyen de la Faculté de foresterie, géographie et géomatique de l'Université Laval (29 novembre 2011).
L'histoire de l'humanité, qui se caractérise par une lutte constante entre la culture et la nature, est aussi une histoire de la déforestation, d'un empiètement toujours plus grand sur les territoires forestiers à la faveur des cultures agricoles et le développement des villes.

Cette prise de conscience reliée au développement durable et qui nous permet, comme société, de nous rapprocher de la nature nous mènera peut-être à une attitude moins indifférente quant aux enjeux reliés à la nature.  La notion même du développement durable qui favorise l’exploitation des ressources naturelles avec diligence nous a aussi permis de comprendre ce que pouvait représenter un bassin versant avec les impacts reliés à nos plans d’eau.


Sachant cela, l’argument qui veut qu’une personnalité publique prenant position en étant pour ou contre tel projet ayant un impact sur l’environnement ne devrait plus se faire apostropher avec des « on sait ben, il vit sur le Plateau, en pleine ville, il ne sait pas ce que sont réellement les enjeux » ou encore « celui-là protège une rivière du haut de son luxueux condo insonorisé au centre-ville » comme j’ai entendu récemment. Je suis optimiste et j’ai parfois l’impression que s’amorce une réconciliation des habitants des villes avec la nature.
Assistons-nous par cette implication des citadins à vouloir protéger la nature, la forêt et nos cours d’eau à quelque chose de concret et de durable? J’ose le croire. 

Ce sont ces mêmes citadins qui réclament aujourd’hui une plus grande accessibilité aux plans d’eau auprès de certaines municipalités qui, par des passe-passe politiques, ne privilégient qu’une poignée de riverains bien nantis. Si la réconciliation entre l’humain et la nature est palpable tant pour l’exploitation de la forêt et des lacs et rivières, si les gens des grandes cités veulent s’approprier la nature pour mieux la protéger tout en l’exploitant, il reste encore beaucoup de chemin à faire si on ne veut pas retomber dans le piège où ce seront les non-civilisés, les gens vivant dans la forêt et s’appropriant leur lac contre l’invasion des citadins, qui risquent de se faire traiter encore une fois par les habitants des villes, de barbares et de méchants…    

  Daniel Lefaivre      <*((((>{

* Propos recueillis avec autorisation.