samedi 6 décembre 2014

Devez-vous toujours "performer" à la pêche?

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Dans ce blogue sur la pêche, je me demande, et je crois y répondre, s'il est toujours nécessaire de performer à la pêche, comme si nous devions constamment être en compétition avec nous-même et les autres!


-Dépêche-toi, on va être en retard !
-Pas besoin, les poissons vont nous attendre…  On est tout seul sur ce quai, et on voit bien que personne n’est passé ici, il n’y  a aucune trace de pas sur le bois mouillé par la rosée du matin…
-T’as rien compris, y a plein d’autres descentes de bateau dans le coin et je veux être le premier au bon spot !
-Ouille, on n’est pas sortis du bois…pis on n’est pas rendu non plus!  Faut faire le plein, vider la chaloupe, monter les lignes, bien placer tout notre attirail, se badigeonner de chasse-moustiques, pis y faut que ton moteur puisse démarrer rapidement, ce dont je doute...  Moi je te suggère de prendre ça comme ça vient…
- Et pourquoi  t’as déposé  les cannes ici, je viens de casser un anneau en marchant dessus….Non mais t’es déjà venu à la pêche ou quoi ?
-Désolé, euh… c’est parce que c’est toi que m’a demandé de les laisser par terre, moi je voulais les placer dans l’embarcation…
-Dépêche-toi, j’te dis, on  réparera  ça en chemin, on n’a pas une minute à perdre, vite va chercher le reste des bagages dans l’auto, le temps que je démarre mon Ostie de moteur…  Pis dépêche-toi, vas-y au pas de course !
-Un instant,  j’suis pas venu à la pêche pour me stresser de même ! On est venu  à la pêche pour pratiquer une activité supposément relaxante…On dirait que tu agis comme si tu étais au bureau,  pis que t’as un gros rapport à remettre !  Là, tu t’énerves  comme si  tu étais coincé dans un bouchon de circulation, tu es stressé comme ça se peut pas !  Détends-toi un peu…
-Si tu me cherches, tu vas me trouver, j’ai des objectifs moé, pas n’importe lesquels, je me suis mis dans la tête que je revenais avec ma limite, pis rien en bas de trois livres  par-dessus le marché!  Pis comme t’es pas un pêcheur très…  comment je dirais ça pour pas trop t’insulter, comme t’es pas un pêcheur très « performant », je vais même pêcher sur ta limite…s’tu clair ça?  Alors j’ai pas une seconde à perdre !!!
-Ben là, t’as des mauvaises vibrations, les poissons vont le sentir !  Si t’es venu à la pêche pour te choquer, t’as pas choisi la bonne place, ni la bonne activité  !!!
-Laisse faire !  J’vais te montrer c’est quoi un vrai pêcheur, pis quand je vais revenir au bord de l’eau, les gens vont voir de quoi je suis capable, je suis quelqu’un de fier moi, pas un looser !
-Tu vas revenir au bord de l’eau ou au bord de la dépression?
-T’as rien compris, essaie pas de faire des jokes plates, je suis un battant, un gagnant, un champion quoi !  Et je prends les moyens qu’il faut pour gagner, point final !
-Mais pour gagner quoi ?  On n’est même pas dans un tournoi !  On est juste venu passer une belle journée de plein air…

-Passe-moi le tournevis, mon  (…≠…‽…ø…!...) de moteur veut pas démarrer…
Nous avons tous déjà  vécu ce genre de situation qui illustre que la frustration et la colère volent parfois la vedette à la félicité!  Et le principal coupable de ces états émotifs s’appelle : la performance !  Le souci de la performance à tout prix peut nous déboussoler au point d’en oublier tout plaisir et passion, tout comme dans cette caricature où notre personnage fictif ne vise rien d’autre qu’un objectif élevé !

Si on fait face à des problèmes techniques, comme un moteur en panne, il est légitime d’être déçu et embêté, particulièrement lorsque  la journée de pêche tombe à l’eau !   Mais outre ce genre de situation,  l’attitude à adopter à la pêche devrait toujours en être une d’émerveillement, ce qui n’est pas toujours le cas !

C’est arrivé trop souvent.  Peur d’arriver en retard, angoissé à l’idée de ne pas être seul sur le plan d’eau, crainte de ne pas prendre ma limite, pire encore, peur de revenir bredouille,  trop nerveux pour prendre le temps d’observer quel serait  le meilleur leurre puisque mes lignes sont montées la veille (grave erreur !), pas le temps de prendre des photos ou d’apporter mes jumelles, impoli avec l’employé de la SÉPAQ qui ne trouve pas mon lac et voici le top du palmarès du comportement du pêcheur « performant » : l’insatisfaction,  l’insatisfaction sur toute la ligne !  Voilà autant d’éléments qui contribuent à une mauvaise attitude et à renforcer ces sentiments de frustration et d’impatience.

Et vous ? Vous est-il déjà arrivé de revenir de la pêche insatisfait?  Bien sûr que oui…  Non pas que vous avez fait une mauvaise pêche, mais bien parce que vos attentes étaient aussi grosses que les prises dont vous rêviez.  Vous avez pris presque votre limite permise, mais voilà que vous n’êtes pas content, que votre humeur n’est pas celui de quelqu’un qui revient de la pêche!  Auriez-vous confondu désir et réalité?  Pourtant cette journée s’annonçait fort prometteuse et voilà que le bilan que vous en faite est plutôt terne.  Car il ya un hic…  Vous venez de passer une journée « moyenne », on ne peut pas dire qu’elle a été mauvaise et vous ressentez toutefois une étrange sensation de frustration et d’impuissance.  Vous vous efforcez d’en garder un bon souvenir, avec des poissons  dans la glacière, mais il vous reste ce petit goût amer qui remonte à la surface : vous n’avez pas performé!  Tous les autres pêcheurs ont fait une plus belle pêche que vous et vous n’avez pas osé exhiber vos prises tellement vous étiez gêné…

Et toutes ces images de poissons trophées qui vous ont envahies durant l’hiver, toutes ces vidéos de professionnels qui capturent des monstres un après l’autre, toutes ces situations de pêche idéales, vous les avez gravées dans votre mémoire au point d’être convaincu que cela devait obligatoirement être à votre tour.
Et bien peut-être devrez-vous retomber sur terre et admettre qu’il est statistiquement probable que vous viviez des jours « ordinaires » sur le plan de la « performance », mais que vous aurez   en revanche des moments  extraordinaires pour la qualité du temps que vous aurez passés avec une canne à pêche dans les mains.  Et que dire du simple plaisir d’être sur l’eau !

À mon retour du parc de la rivière Doncaster, Martin qui m’avait gentiment accueilli le matin m’a demandé  si j’avais passé une belle journée, avant même de  savoir si la pêche avait été bonne.  J’ai été surpris de sa question tellement j’étais concentré à penser pêche-pêche-pêche!

C’est là tout l’essentiel du bonheur de pêcher, quand ça ne mord pas, quand on a affaire à des truites moqueuses, il faut se poser la question : « Est-ce que je suis en train de passer une belle journée ? »  Quand la réponse est « non», c’est que le désir insatiable de performance est en train de vous dévorer plus fortement que les moustiques !

Je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir d’ambitions quand même!  En sachant que vous possédez les connaissances de base et les techniques appropriées, il n’y a pas de raison pour que la pêche soit mauvaise.  C’est avec une attitude plus détendue que le plaisir de ferrer et de combattre une belle prise prend tout son sens.  Une technique vieille comme le monde est encore enseignée aux vendeurs et consiste à sourire à son client, même au téléphone.  On y enseigne que le « sourire mental » prédispose tout le gestuel du représentant à se donner confiance et à établir une relation harmonieuse avec son client.  Cette analogie est inspirante car dans l’attente fébrile d’obtenir une touche, une approche positive semblable à celle-ci  s’apparente grandement à la bonne attitude mentale et corporelle nécessaire à adopter à la pêche.
J’ai déjà gâché une bonne partie de ma journée parce que j’avais perdu une prise record à la dernière seconde.  Je vous le concède, un juron ou deux contribuent à soulager ce type de frustration, ou du moins,  à exprimer son désarroi ! Mais comment se fait-il qu’à la télé, les pros arborent un large sourire,  éclatent de rire et ont visiblement un plaisir fou, même  quand le poisson-trophée brise tout?  Pas parce qu’on est à la télé, ils n’avaient qu’à retirer ce segment au montage.  C’est parce qu’ils savent que ce ne sera pas leur dernier poisson et qu’en plus, ils ont compris l’importance d’avoir la meilleure attitude positive possible, celle de s’amuser !

 Ou encore cette fois où j’ai voulu faire mon « frais » en sortant mon doré de huit livres du vivier pour le montrer fièrement à des amis qui passaient à proximité de mon embarcation.  Il était tellement fringuant qu’il m’a glissé des mains pour sitôt retomber à l’eau, tout juste entre les deux bateaux où seulement un mètre nous séparait !  J’entends encore Roger Gladu me dire en riant avec éclat « Ah c’est donc ça qu’on appelle pratiquer la remise à l’eau ! »

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L’avantage avec  cette mésaventure, et c’est bien comme ça qu’on se doit de réagir, c’est que même après plusieurs années, Roger s’en souvient comme si  c’était hier et raconte encore aujourd’hui en souriant à qui veut l’entendre que je suis le précurseur de la remise à l’eau !  C’est souvent comme ça qu’une expérience négative se transforme parfois en anecdote cocasse et en souvenir impérissable !  Comme quoi nos mauvaises expériences de pêche peuvent se transformer en histoire à raconter, pourvu qu’on ait laissé la volonté de performance dans le coffre à pêche et qu’on ait fait provision d’une bonne quantité d’humour avant de partir !
Thierry Rimbault, guide de pêche professionnel à la pourvoirie du lac Saint-Pierre, me disait justement que ce qui fait un bon pêcheur, c’est la constance.  Pas un trophée un jour et plus rien par la suite.  Or cette régularité s’obtient en adoptant deux attitudes.  La confiance en soi et la fébrilité contrôlée.  En d’autres mots, il faut apprendre à se savoir heureux et détendu.  C’est de cette façon qu’on devient en plein contrôle de ses capacités
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Laissons la performance aux sportifs professionnels, aux olympiens, aux marques de moteurs hors bord, aux champions de tournois et aux guides  et partons à la pêche avec comme seul objectif réel et sincère d’avoir du bon temps en vivant notre passion !
 
Et curieusement, c’est souvent en adoptant  cette attitude que tout se met à bien fonctionner…et à mordre !

Dans notre société, nous sommes toujours en train de courir, de rentabiliser l’espace et le temps, toujours à satisfaire aux exigences du milieu du travail, aux multiples normes, aux obligations sociales et familiales…  Vous n’êtes pas tannés des fois?  Et quand vient enfin ce moment tant attendu de reprendre contact avec la nature, avec le silence bruyant de cette cascade, avec ce léger clapotis qui vous berce et vous envoûte, n’avez-vous pas envie de jeter à la mer votre portable et votre cellulaire?  Au fait, pourquoi les auriez-vous apportés avec vous?

Il faut savoir prendre le temps, celui qui vous permet d’apprécier chaque seconde qui passe trop vite,  celui de savourer le moment présent, tout en laissant de côté cette performance de tous les instants qui, même à la pêche, nous fait passer parfois à côté de notre passion. Il faut savoir revenir à la base et être en mesure d’apprécier le simple fait d’être à la pêche!
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Si vous revenez bredouille ou que la journée  ou votre voyage ne s’est pas passé comme prévu, sachez qu’aucun public ne vous jugera, aucun spectateur n’observera votre performance, aucun journaliste ne commentera vos moindres gestes en première page et que vous ne recevrez pas de boni à la performance !  Vous êtes un passionné de pêche et au fond, c’est tout ce qui compte, vous êtes passionnés aussi parce que des expériences positives vous permettent de vouloir répéter ces moments agréables et que les résultats, statistiquement, prouvent que votre moyenne, après tout,  est excellente! 
Alors quand le poisson boude et qu’aucun leurre ne fonctionne, car cela peut arriver, c’est à ces moments qu’il faut, non pas trouver toutes les excuses possibles et imaginables, mais bien de réaliser la chance qu’on a d’être à la pêche plutôt qu’au boulot ou en train de faire une tâche  nécessaire du quotidien!  C’est pour ça que j’ai toujours affirmé :

Vaut mieux une mauvaise journée de pêche qu’une bonne journée de travail !!!!

L’Impatience, la colère, l’envie et la mauvaise humeur n’ont pas leur place à la pêche !  Il est bon de se le rappeler de temps en temps.  Il est bon aussi de relativiser certaines situations désagréables en les transformant avec le temps en péripéties amusantes.
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Il nous est facile d’imaginer un classique de la frustration avec ce golfeur qui plie son bâton en le fracassant contre  sa cuisse!  J’ai déjà croisé dans ma vie au moins deux golfeurs qui m’avaient confiés avoir ralenti de beaucoup leur sport préféré durant une saison complète parce qu’ils n’arrivaient plus à reconquérir  le plaisir naïf et le bonheur de se retrouver sur un parcours de golf.  Humer les parfums de l’herbe coupée, admirer la couleur des verts,  apprécier les paysages, les bons rapports avec ses coéquipiers, tout ces éléments positifs avaient  disparus de leur perception sensorielle.   Ils n’avaient qu’une idée en tête, la performance!  Ils commençaient leur journée stressés et la terminaient déçus…  Pourtant ces golfeurs se souvenaient des belles émotions du passé et cherchaient à les revivre.

Par chance, Je n’ai jamais  vu un pêcheur briser sa canne en la frappant sur sa cuisse! Et je ne connais aucun pêcheur  en « sabbatique » pour cause de stress intense !  Mais le golf est un sport et la pêche un loisir, c’est là que s’arrête la comparaison.  Par contre, j’ai vu souvent des pêcheurs qui ne savaient plus apprécier le simple fait de vivre les joies du plein air, qui  avaient « oubliés » de s’émerveiller devant  la nature et surtout qui ne savaient plus mesurer  le privilège qu’ils avaient de pouvoir vivre de telles journées !

Comme le propre de cette activité consiste à vivre une grande part d’inconnu, j’ai pris l’habitude de prendre une photo des copains juste avant le départ pour la pêche.  De cette façon, même sans poisson à montrer fièrement au retour, si jamais cela se produisait, j’ai en main une image qui raconte une belle histoire, celle de la fois où, tu te souviens,  le moteur ne voulait pas démarrer…
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Prenez l’habitude de prendre une photo des compagnons de pêche dès le départ.  Peu importe ce qui arrive dans la journée, celle-ci contribuera à vous rappeler des souvenirs qui se transformeront peut-être en une savoureuse anecdote!
Cette photo figure en première page d’un album où la pêche avait été extraordinaire et où la pression reliée à la volonté de performance était nulle…

Daniel Lefaivre
Blogue de pêche
Parlons pêche