samedi 5 octobre 2013

Jamais on ne me croira!

                                                                                     

Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
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Il n’est pas de pêcheur qui ne possède sa part de frustrations. Sentiment d'extrême angoisse qui se solde par une amertume peu commune, alarmante et amère déception, impuissance
totale devant le fait accompli. Cela pourrait représenter une description rapide du sentiment de frustration dont la psychologie en ferait un sujet d'analyse inépuisable. Mais il y a pire : je l'appelle le double sentiment de frustration. C'est une émotion à caractère quasi exponentiel, une frustration multipliée. Imaginez : vous venez de rater le poisson de votre vie (première frustration) et pour comble, personne ne vous croira! (deuxième frustration)... Un joueur de
hockey qui rate sa cible peut se reprendre l'instant d'après. Le gardien de but ne s'envolera pas!

Il en va tout autrement du poisson qui surgit, on ne sait d'où et qui vous crache votre leurre
en plein visage pour aussitôt disparaître dans le néant! Marc et Roland, deux inséparables pêcheurs, en ont vu de toutes les couleurs dans la réserve faunique Rouge-Matawin.

La capture d'un petit brochet de huit livres les avait incités à poursuivre leur activité dans une zone halieutique très précise.  Un arbre mort et tombé à l'eau servait de repère. Leur embarcation restait immobile, et ce, même sans ancrage. À peine suivait-elle tout doucement le cours de l’eau lorsqu'une brise apportait un peu de fraîcheur. Ils pêchaient debout et tour à tour une grosse Daredevle et un Rapala fendaient l'air. Ainsi installés, les deux compagnons pouvaient facilement observer le fond marin, car à cet endroit l'eau est claire et peu profonde. Ils pouvaient aussi admirer leur brochet qui nageait entre deux eaux, relié par un câble de nylon.

Marc et Roland avaient pris l'habitude d'observer et surtout d'admirer leurs captures de cette façon, et durant quelques minutes, avant de les placer dans la glacière. Et ils regardaient justement cette beauté de la nature, lançant leur ligne ici et là sans conviction, lorsqu'ils eurent une apparition. Un brochet d’au moins 40 livres était là, immobile et majestueux, juste derrière la capture. Un peu plus et Roland allait se demander s’il n'était pas préférable d'utiliser un brochet de huit livres comme appât! Du moins, c'est ce que la scène semblait inspirer tellement la taille de ce requin était disproportionnée par rapport à la petitesse du poisson de huit livres.

Les deux pêcheurs se comprenaient même si aucun mot n'était prononcé. Ils sentaient leur cœur battre au rythme d'un solo de batterie et prenaient plaisir à croire qu'ils contrôlaient leur émotion. Marc laissa tomber sa cuillère ondulante à quelques pas du monstre. On entendit un gros bouillon. La torpille venait de se jeter, gueule ouverte, sur le leurre. Marc donna un bon coup dans le but de ferrer et puis, plus rien... La puissante mâchoire du brochet avait sectionné le bas de ligne en acier que le fabricant éprouvait jusqu'à 30 livres de résistance.

Les deux hommes n'en revenaient pas. Comment un fil d’acier si mince et si résistant pouvait-il être coupé si facilement? Même avec une bonne paire de pinces, il fallait s'y prendre à deux et même à trois reprises pour réussir à casser un tel câble. Roland était déçu. Pour lui, cela signifiait une autre aventure qui se terminait en queue de poisson, un grand moment d’exaltation et puis rien d’autre à raconter que l’indescriptible angoisse du moment. Mais Marc ne se laissait pas décourager pour autant. Rapidement, il lança dans la flotte un hameçon simple muni d'un gros ver avec sa deuxième canne qu'il utilisait justement en période de panique.

— Pas le temps de refaire des nœuds et de réinstaller tout l'attirail, disait-il, c'est pour ça que j’ai toujours une autre ligne toute prête.
— Un simple plomb et un gros ver? demanda Roland. Non mais tu penses que le brochet va y croire?
— J'en sais rien, dit Marc. J'veux pas le brochet, j'veux pêcher une perchaude!
— Ça va pas, non?
— D'abord, dit Marc, si mon bas de ligne a été coupé en deux, c'est parce que mon leurre a passé! Il n'est plus dans sa gueule, ni dans le fond de sa gorge. Donc, la cuillère est peut-être dans son estomac. Au coup qu'il a donné et à la longueur du bas de ligne que j'avais (et du peu qui me reste) ma Daredevle devrait être dans le fond de son ventre.
— Y va passer un mauvais quart d'heure!
— Penses-tu? dit Marc. Tu te souviens du requin qu'on a pêché en Caroline du Nord? Il avait une plaque d`immatriculation dans le ventre!
— Y va passer un mauvais quart d'heure quand même! Dit Roland. Pour moi, il n'est pas prêt de revenir dans le coin.
— S'il revient, je dis bien s'il revient, y va se méfier de nos leurres. C’est pour ça que je veux le piéger avec une perchaude.

Au même instant, Marc ramenait une perchaude de bonne taille. Il lui accrocha un trépied sur le dos et la laissa redescendre dans l'eau, juste au ras de l'embarcation.

— T'as pas le droit de faire ça, lança Roland. Y a des lacs où les ménés et les poissons-appâts sont interdits...
— M'en câlisse ben! répliqua Marc. Penses-tu que je vais rater une occasion de même?
— Tant qu’à ça, t'as peut-être raison, marmonna Roland qui effectuait quelques lancers avec son énorme Rapala.
— On va l'avoir, on va l’avoir, répéta Marc. Y faut être positifs!

Quinze minutes plus tard, le monstre réapparaissait. Cette fois, c'était au tour de Roland de vivre une excitation sans limites. Il suivait le leurre de Roland, sans y croire, nageant au ralenti. Roland accéléra le rythme de nage de son leurre, le brochet en fit autant. Les pêcheurs voyaient maintenant le poisson ouvrir la gueule et saisir le Rapala juste du bout des lèvres, comme s'il ne voulait croquer que la queue du poisson artificiel. Au même instant, Roland donna un grand coup pour piquer la bête, mais son leurre sortit de l'eau et l'effet de ressort le ramena dans l'embarcation. Et comme toujours quand ça va mal, le Rapala s'était échoué dans les mailles de l’épuisette.

— Niaiseux, t'as tiré trop fort, lança Marc.
— Ostie d'câlisse, répliqua Roland.

Sans laisser de répit, le monstre était encore visible et se dirigeait vers la perchaude qui nageait sans cesse sur place et qui ne semblait pas trouver la situation très drôle. La bête donna
un coup de queue, ce qui brouilla l'eau. La bobine de fil commençait à se dérouler, car Marc laissait son moulinet à la plus faible pression, histoire de laisser au poisson le plus de
mou possible. Après un bon moment, Marc accentua davantage la pression, ce qui eut pour effet de freiner l’élan de la bête et de courber la canne. Le brochet se sentait à nouveau piégé.
Le monstre exerça une course effrénée, tantôt vers le large, tantôt vers la rive, ce qui était plus inquiétant, car il ne fallait surtout pas qu’il lui vienne à l'idée d'aller s'entortiller autour des souches qui jonchaient le fond de l'eau, ou encore autour  de l'arbre tombé à l'eau et qui était à proximité des pêcheurs.
Marc tenait bon. Le brochet aussi. La partie était-elle gagnée? Il y avait bon espoir.

— Coupe! Coupe! cria Marc, tout énervé. Laisse faire ton Rapala, coupe ta corde, occupe-toi plus de démêler les hameçons pris dans les mailles, on va peut-être avoir besoin de la puise plus vite qu'on pense!

Roland s'exécuta. En deux temps trois mouvements, il tenait fermement l'épuisette, mais se doutait bien que le brochet allait livrer un violent combat et que Marc ne serait pas prêt
à ramener le poisson contre l'embarcation avant une bonne demi-heure.

— Les nerfs! lança calmement Roland. On va l'avoir, prends ton temps, yé ben accroché...
— Y monte, y monte, s'écria Marc.

Effectivement, le brochet s'était élancé vers la surface avec force et avait surgi de l'eau comme une fusée qui s'arrache du sol, lentement, presque au ralenti. Son corps donnait d’immenses
secousses, se courbait et se pliait avec fougue; il fouettait l'air avec puissance et, malgré l'écume créée par le bouillon d'eau, on distinguait nettement dans sa gueule, la tête de la perchaude qui pendait, à moitié sectionnée. La bête se laissa retomber de tout son long, presque sur le dos, troublant à nouveau la quiétude qui régnait à la surface de l'eau.

— T’as vu, dit Marc, je l'ai piqué dans la bouche!
— Lâche pas, répliqua Roland, maintiens la bonne pression!

Et, comme les pêcheurs appréhendaient, le brochet fonçait vers l'arbre dont la cime était couchée au fond de l'eau. Plus vite que la main qui actionne le moulinet, le monstre avait réussi à entremêler le fil autour d’une branche ou d'une souche. Résultat, il réussit à s'enfuir et à se faire remplacer par un arbre qui donna beaucoup de fil à retordre au pêcheur. Non seulement Marc venait de rater sa deuxième chance, mais il était incapable de se dégager de cette impasse sans couper son monofilament.

— Maudite marde!  Lâcha Marc. T’as vu, il est plus intelligent que nous deux. J'aurais dû le wincher.
— Le quoi? demanda Roland.
— Oui, le wincher, le ramener très vite, sans poser de questions, avec force, comme un winch sur le devant d'un quatre roues motrices. Le remorquer, quoi!
— Tu l'aurais perdu de toute façon, y tirait beaucoup trop, répliqua Roland en train de monter un nouvel attirail à sa canne.
— Dire qu'il y en a qui prétendent que les poissons ne sont pas intelligents...
— En tout cas, celui-là est plus brillant que mon boss, lança Roland avec humour.
Les deux pêcheurs avaient besoin de se dérider, histoire de faire descendre un peu de stress.
— Ah j’oubliais, dit Marc. Tu lui as fait croire que tu étais cloué au lit ce matin, il te croira, tu penses?
— Bien sûr, y mord à n'importe quoi!
Changeant de sujet, Marc précisa à son compagnon qu'il serait préférable d'exciter le brochet avec de nouveaux leurres, histoire de le rendre plus agressif, si jamais il osait revenir.

— Non, trancha Roland. Je garde mon Rapala, il a mordu une fois, y va mordre une deuxième fois. Peu importe les théories, j’ai confiance en mon porte-bonheur.
— C'est comme ça que tu reviens toujours bredouille, dit Marc.

Après quelques blagues, les deux hommes se remirent à l'ouvrage. Roland avec son Rapala, Marc avec une MuskyKiller. Toute leur pêche n'était maintenant qu'orientée en fonction du requin d’eau douce, espérant qu'il ne souffrait pas trop d'ulcères d'estomac et qu'il allait surgir à nouveau. Et c'est ce qui se produisit. Le monstre suivait à nouveau le leurre de Roland. Cette fois, il ouvrit la gueule et croqua la proie de toutes ses forces. Roland tenta alors de ferrer délicatement, mais les mâchoires d'un brochet de cette taille sont d'une dureté extraordinaire. Aucun émerillon ne réussit à traverser la couche de dents et de cartilage et, douloureuse frustration, Roland ne put parvenir à accrocher son poisson.

— Merde! s'écria Roland, y a pas moyen d'en venir à bout.
— On dirait qu'il se prête à ce petit manège juste pour nous narguer, juste pour que je sois à bout de nerfs! Pis y se sauve même pas, regarde, y reste là, sans bouger!

Les deux pêcheurs tentèrent de toutes les manières de faire réagir le monstre. Marc changeait de leurre à tous les trois lancers et Roland, inlassablement, frôlait son poisson artificiel contre la gueule du géant sans que celui-ci n'en soit dérangé pour autant. Marc éprouvait de plus en plus de difficulté quand venait le temps de choisir et de nouer un nouveau leurre. Ses doigts tremblaient et, dans sa hâte, il se piquait en lâchant d'énormes jurons.

Puis, comme lassé de se foutre de la gueule des pêcheurs, le requin fonça à nouveau vers le Rapala. Encore une fois, il troubla l’eau et donna espoirs et palpitations à Roland. La ligne se plia en deux, mais le pêcheur n'eut même pas le temps de réagir. La canne à pêche flexible redevint droite comme une tige de fer. Le monstre avait senti la pointe d'un hameçon et avait réussi facilement à cracher sa proie. Ce fut la fin. Plus jamais les pêcheurs ne revirent ce superbe phénomène de la nature. En tout, cinq chances ratées et un après-midi complet à  ne penser qu'a cette capture avec le résultat que l'on connaît.

— Jamais on ne me croira, marmonna Marc.  Ça s’peut pas manquer son coup comme ça. Tu peux pas savoir ce que je ressens...
— Et comment! dit Roland. On plie bagage. On a presque rien pris et puis on s'est énervés tout l’après-midi pour rien.
— Maudit que c'est frustrant, il était juste là et on a même pas été capables...
— Moi je la raconterai pas cette histoire-là, on ne me croira jamais.
— Ouais, y vont dire qu'on a de l’imagination! Avez-vous pris quelque chose? dit Roland d’un ton ironique. Il se répondit à lui-même : oui, on est allés s'énerver alors qu'on venait pour se relaxer!

En effet, pas grand monde ne croyait à leur aventure. Mais quand ils se réunissaient et qu'il se trouvait des sceptiques parmi eux, ils possédaient cette petite connivence : eux, au moins, avaient chacun leur témoin. Et chacun racontait presque la même histoire...

Daniel Lefaivre     <°))))><