vendredi 6 septembre 2013

La lettre du pêcheur

Bonjour ma femme,

J’ai voulu t’envoyer un texto avec mon téléphone intelligent, mais ici, dans le bois, mon téléphone est plutôt épais…

Alors j’ai pris un bout de papier et le crayon de menuisier de Bernard pour t’écrire ce petit mot.

Aujourd’hui, c'est la deuxième journée d'orage qui nous tombe dessus. Pas moyen de sortir pour aller pêcher, les vents sont trop violents et j’ai oublié mon pantalon de pluie. Le pire, c’est que je me souviens l'avoir déposé sur le trottoir avant de partir. J’espère que t'as réussi à le prendre avant les vidangeurs. Ce matin, avant l'orage, il y avait un beau soleil. On a mangé dehors. Je n’ai pas eu besoin de poivrer mes œufs tellement y avait de moustiques collés après. Les mouches à chevreuil ne nous lâchaient pas aussi. Les gars toujours aussi gentils disent que c'est des mouches à marde si c'est moi qu'elles cherchent. Ça pas été long que la pluie nous a pognés. Je me sers des câbles à booster de l'auto pour sécher mon linge au-dessus du poêle... si on réussit à l’allumer parce que, ce matin, le bois est tout mouillé. Les voisins nous ont hébergés dans leur camp. Je comprends pas, j'ai jamais trouvé la tente….Tu regarderais pas au bord du trottoir, par hasard?

Pis on a essayé de dormir, mais y a des hommes qui essayaient de sortir leur roulotte du fossé et le bruit des tracteurs a duré toute la nuit.  J’ai dormi sur mon matelas soufflé qui est resté gonflé une demi-heure. J’ai mal partout ce matin. J’ai mis les biscuits soda dans glacière parce que c’est plein de mulots dans les armoires. Mais la boîte de biscuits a pogné l'eau. J'ai montré aux gars comment je débouchonnais une bouteille sans ouvre-bouteille. Faudrait que tu me prennes un rendez-vous chez le dentiste. Imagine-toi donc que Bernard s'est fait piquer par une araignée géante. Personne a vu l'araignée, mais à voir la poque qu'y a à l'œil, ça devait être une maudite grosse, le genre d’araignée en forme de cadre de porte qui est arrivé trop vite dans sa direction, si tu comprends ce que je veux dire...

Ah! pendant que j'y pense, cherche pas ton document important, yé resté sur le siège arrière de la voiture. Je sais que t'avais travaillé à maison parce que c’était rush, alors inquiète-toi pas, j’en prends soin. Je suis allé à toilette dans le bois, mais j'avais oublié le papier de toilette, pis je m'en suis rendu compte trop tard. J’ai fait comme les premiers colons, j'ai pris de l'écorce de bouleau. Mais je pense qu'y s'en servaient surtout pour faire des canots.

Tu connais Denis, tu sais comment y peut être fendant des fois, ben y a dit à une femme qui pêchait seule : « Salut, vous voulez un vers? » À part ça, c'est pas chaud. C'est moi qui me lève pour rajouter une bûche dans le poêle.  La porte du camp se barre pas par en dedans. J’aime pas ben ça. Y suffirait d'un coup de patte pour qu'on reçoive la visite d'un ours. Je garde toujours mon couteau à filets sur moi au cas... On a tellement marché pour se rendre ici que j'ai pèté un lacet. C'est tannant marcher avec une chaussure de lousse pour toute la durée de notre séjour. Bernard a fait sauter les fusibles  avec son toaster à quatre trous. On a toujours pas trouvé les fusibles de rechange de la génératrice. On se fait des sanouiches le matin. Mais des fois, on aurait le goût d'un bon café.  À part ça, personne ne s’est rasé depuis deux jours. On s'lave juste pour dire parce que sans eau chaude, ni électricité, c’est pas le gros luxe…  C'est à mon tour de faire la vaisselle. Je l'essuie avec mon chandail. Y en a qui disent que le repas goûte l'insecticide. On était supposés avoir un moteur hors-bord, mais c'est pas grave, on va ramer. Demain, il va faire un beau -3 C°. On va probablement aller à la pêche.

Bref, on est épuisés, rongés par les bibittes, on grelotte de froid sans arrêt, on est affamés et on n’a pas encore pris un seul poisson.

On est assez ben, tu peux pas savoir.