jeudi 6 avril 2017

La pêche au canard

                                                                     
Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
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Henri est un pêcheur solitaire. Toute sa vie, il a préféré pratiquer son loisir seul, prétextant qu'il lui était plus facile de donner libre cours à son imagination sans être incommodé par la présence et les questions d’un autre pêcheur curieux.  Car Henri a ses petits trucs, tente toujours une nouvelle expérience et, surtout, ne se rend sur son majestueux lac que si son intuition est là pour le guider.

Et ce jour-là, son bon vieux « pifomètre » n'allait pas le tromper. C'était une belle journée d'automne comme on en a peu, une journée où fourmillent des dizaines de chasseurs entassés dans leur embarcation et cachés dans les hautes herbes…

De loin, on pouvait facilement distinguer ces branches de conifères et ces amas de buissons reliés à des structures de bois qu'on appelle des caches. Vraisemblablement, cette baie du lac des Deux-Montagnes se transformait en vrai champ de tir à cette période de l’année. Il était facile d'y constater qu'une activité fébrile et peu coutumière rendait le marais trop calme les jours d'attente et de surveillance, comme si la présence des chasseurs empêchait la nature de s'exprimer.

Henri n'en était pas à sa première expérience de pêche en automne et son plus grand plaisir repose sur des valeurs simples. Il s'adonne depuis toujours à la pêche à la perchaude et il faut goûter aux filets qu'il vous sert une soirée d’hiver pour en apprécier tout le charme et toute la saveur.

Henri s'était rendu à son site privilégié, avec une embarcation propulsée par un moteur bruyant qui aurait fait la joie d'un antiquaire. Il installa son équipement désuet et attendit avec patience les premières touches. Tournant le dos au soleil pour être encore plus à l'aise, il leva les yeux vers la rive et admira la nature, les herbes hautes jaunies par la saison et il observa les taches sombres et bizarres formées par les caches.

Il distinguait même des mains qui se tendaient vers lui, des mains qui s'agitaient, des bras mêmes qui secouaient l'air sans faire de bruit. Henri répondit de bon cœur à ce symbole universel et, à son tour, envoya la main aux chasseurs en guise de salutations.

En quelques minutes, Henri captura un peu plus d'une dizaine de perchaudes avec habitude et facilité. Il sentait comme un grand silence dans les marais malgré l'agitation des mains qui pourtant — il venait tout juste de s'en rendre compte — n'avaient pas encore cessé! Henri secoua la tête et ferma les yeux à plusieurs reprises comme pour se rassurer.

Non, Henri n’avait pas la berlue!

Cela faisait bien plusieurs minutes que les chasseurs camouflés lui faisaient toutes sortes de signes en battant l'air avec les mains! « Que peut bien signifier ce rituel? » se demanda Henri.

Mais il n'eut pas le temps d’y penser davantage, car à cet instant, la canne de bambou se courba avec violence et cassa net, avant même qu'il n'eût le temps de réagir. Il avait bien essayé de ferrer, mais il se contenta de retenir la canne avant que tout l'attirail ne se retrouve à l'eau. En se brisant, le bambou avait émis un son d'une effroyable intensité, comme celle d'un pétard, d’une bombe... Mieux, une détonation, un coup de feu! Quelques oiseaux migrateurs apeurés prirent leur envol.

— Sacrament, se dit Henri, je viens de pèter mon boutte de ligne...

Henri tenait toujours fermement le manche de sa canne et, par chance, le monofilament n’avait pas cédé. Il tentait de ramener à la surface le coupable qui lui avait brisé une canne  — sa préférée — qu'il possédait depuis plus de vingt ans. La partie supérieure de la canne était encore retenue au fil par ses deux petits anneaux. Elle incommodait le pêcheur en demeurant à la surface de l’eau et faussait toute stratégie.

Plus loin, les chasseurs crurent entendre un coup de feu. Le pêcheur solitaire avait-il découvert une nouvelle technique de chasse? D'où venait cette détonation si subite? Décidément, il s'agissait d'un étrange pêcheur, car à cet instant, c'était à son tour de répéter le manège des mains qui s'agitent.

Quand Henri aperçut la taille du maskinongé qui avait sectionné la canne, il n'eut d'autres réflexes que d’appeler à l'aide en envoyant la main aux chasseurs en guise de détresse. Il n'avait qu'une seule idée en tête: tirer le maskinongé à bout portant! Oui, le tirer avec un .12 pour réussir à le sortir de l'eau!

Il criait, il criait de toutes ses forces. Il lançait :
« Venez le tirer! », « Arrivez, y a pèté ma ligne! », « J'ai besoin d'un coup de main! », « Ôtez-vous les doigts d'dans le nez! »...

Mais la distance et surtout le vent repoussaient sa voix. Les cris n'atteignaient pas les chasseurs. L'un d'eux qui observaient Henri gesticuler prononça:

— Non mais y s'fout de notre gueule celui-là! On fait tout pour se cacher et lui, l'imbécile, y va se planter en face de nous pour pêcher! Depuis tout à l'heure qu'on lui fait signe de décrisser!  Y veut rien entendre...

Un autre chasseur lâcha :

— M’en va y couler sa chaloupe si ça continue. Puis on dirait qu'y fait exprès, on dirait, en plus, qu’il crie pour éloigner les canards, pis y nous envoie la main comme s'il voulait nous chasser! Un maudit baveux...

Le maskinongé réussit à se dégager en brisant le peu qui restait de la canne.

— Gang de cons! Lâcha Henri, outragé par le peu de coopération des chasseurs.

Il tourna à nouveau son regard vers les caches et les chasseurs commencèrent sérieusement à s'impatienter. Un homme debout, maintenant visible, faisait encore de grands signes au pêcheur.

— Sacre ton camp, épais! Tu fais peur aux canards!

— Cette espèce d’idiot s'imagine qu’on lui dit bonjour, lâcha un autre chasseur...

— Pauvres cons d’ostie d'crétins, vous auriez pu venir m'aider à sortir mon poisson au lieu de rester là à m'envoyer vos salutations avec les mains!  

Ces chasseurs s'imaginent peut-être que je leur disais bonjour, se dit finalement Henri...

Déçu, Henri remballa ses affaires et se prépara à démarrer quand, au même instant, une volée de canards surplomba le plan d'eau. On entendit de nombreuses détonations et des cris de satisfaction. Henri sursauta, surpris par tant de vacarme et un bruit sourd qui provenait de son embarcation le fit tressaillir davantage. Un coup de feu venait-il d’être tiré dans sa direction? Il venait de comprendre tout à coup que les gestes qui provenaient des caches signifiaient le contraire de « Bienvenue », le contraire de ce qu'il avait imaginé.  Maintenant, il comprenait ce qui se passait, il savait qu'une énorme confusion s'était installée entre lui et les chasseurs.

Pris de panique, Henri déguerpit, ne quittant pas des yeux les chasseurs qui se dirigeaient vers lui. Mais les hommes ne poursuivaient pas Henri. Seuls quelques-uns étaient sortis de leur cachette pour aller récupérer les canards touchés, oubliant qu’un intrus avait perturbé le calme requis pour chasser, et remerciant le ciel qu'un coup de feu (la canne à pêche de Henri) ait apeuré les canards qui se terraient dans le marais voisin...

Henri poursuivit son chemin, maintenant rassuré sur les intentions des chasseurs.

— Quelle confusion, se dit-il, tout cela n'avait plus de sens!

Puis, Henri se rappela le coup porté. Si on ne lui avait pas tiré dessus, qu'était donc ce bruit sourd qui percuta contre l'embarcation? Il se décida à tourner la tête en direction de la coque, car il lui semblait bien que l’étrange bruit qu’il venait d'entendre provenait de cet endroit.

— C'est pas vrai, dit-il, ça s'peut pas!

Un magnifique spécimen, un gros malard, dans sa chute vertigineuse, s'était écrasé au fond de la chaloupe!

Henri filait maintenant avec une bonne vitesse de croisière, admirant son butin en se répétant:

— Ça s'peut pas! Ça s'peut pas!


 Daniel Lefaivre     <*((((>{