jeudi 6 avril 2017

Larguez les amarres

                                                                             

Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
Crédit image: https://pixabay.com/
Carole est la sportive qui ne recule devant rien. Le corps mince et alerte, elle peut passer sa journée en randonnée pédestre, sac au dos et tout et tout, pour ensuite danser sur une musique endiablée jusqu’aux petites heures du matin. Jacques, lui, a tout du pantouflard. Comme quoi les contraires peuvent parfois s'attirer, comme on dit si bien. Car Jacques et Carole fêtent cette année leur huitième anniversaire de vie commune, et malgré leur différend à propos des types de loisirs à pratiquer, notre couple de tourtereaux s’entend à merveille.

Carole avait rencontré Jacques lors d'une excursion en montagne et, même s'il lui avait paru un peu paresseux (à cause des nombreuses pauses qu'il réclamait), elle s'était vite entichée
de cet homme qui avait aussi un grand sens de l'humour, mais qui passait toujours pour « celui qui fait la gaffe ».

Au début de leur rencontre, se connaissant peu, chacun proposait une activité à sa mesure. Carole voulait toujours dépenser une énergie fébrile en invitant son compagnon à un sport essoufflant ou casse-cou. Mais Jacques tentait désespérément de tempérer ses ardeurs en cherchant une façon d'obtenir un peu de répit.

C'est de cette manière qu'est né leur premier compromis. Cette balade en canot allait devenir un souvenir intarissable et personne dans le couple ne se lassait de la raconter à qui voulait rire.

Par un beau jour de juillet, sur un petit lac calme, le couple allait se payer une randonnée quelque peu saugrenue. Jacques se voyait déjà, fleur de marguerite à la bouche, chapeau de paille, glissant doucement sur l'eau et récitant des poèmes à sa dulcinée. Carole, elle, s'imaginait plutôt en compétition, battant le rythme, défiant la chaleur, et allant décrocher un
nouveau record de cardio. Comme quoi chacun avait l’imagination débordante…

— J’ai une idée,  lança Jacques avant de mettre le pied dans l'embarcation. Puisque tu ne penses probablement pas comme moi sur la façon dont nous allons faire notre balade, je te fais une proposition... Toi tu rames et moi je pêche à la traîne! De toute façon, c'est toi qui diriges en canot, ma chérie...
— Ça me semble pas très honnête comme proposition, répondit Carole méfiante...

Une fois dans l’embarcation, Jacques tentait de convaincre sa douce des bienfaits de la rame et des plaisirs de la pêche. Il ne se gênait pas pour lui donner quelques directives sur la route
et la vitesse à suivre.

— Stop! Mon leurre est accroché dans le fond, stop je dis!
— Pas question, dit Carole, tu vas me faire briser ma cadence...
— Mais tu vas casser ma ligne, arrête ça tout de suite! Cria Jacques, désespéré.

Carole arrêta le canot en appliquant la pagaie face contre le courant.

— Va falloir faire demi-tour... impossible de décrocher ça!
— Là, mon amoureux de la nature, ma tête de linotte huppée, tu commences à jouer sérieusement avec mes nerfs! Comment veux-tu que j’établisse mon record de vitesse si tu me fais revenir à la case départ?
Carole était furieuse. Elle cessa de pagayer. Jacques, lui, ne se portait pas trop mal. Il proposa alors un nouveau marché.

— Voyons, ma chérie, profite de la nature qui s’offre à toi, admire ces montagnes, aspire cet air pur, repose-toi! Tiens, moi je vais piquer un petit somme, le temps qu'un poisson me réveille!

Carole allait éclater!

— Regarde comme les goélands sont beaux et gentils, poursuivit Jacques. Lance-leur un peu de pain et tu te feras des amis. Prends un peu de soleil. Fais comme moi, laisse le canot dériver, nous sommes si bien...

Carole n'avait plus tellement le choix. Ayant horreur des scènes de ménage, elle allait donc devoir se plier aux exigences de son paresseux de compagnon, sachant très bien qu'elle allait s'ennuyer, perdue sur un lac à ne rien foutre. On ne la reprendrait plus.

Elle se moqua des paroles de Jacques en lançant des morceaux de pain aux goélands qu'elle considérait comme de vulgaires charognards.

— Venez, venez,  mes petits, dit-elle, venez manger le bon pain de ma tante Carole. Oh! Que c’est beau la nature, les montagnes et l’air marin! Ah! Qu’on est bien à paresser comme ça, à se faire rôtir la couenne... Venez, venez, les goélands, avec du pain, vous allez devenir mes amis, c'est mon tchum qui le dit, venez, venez!

Jacques s'était allongé au fond du canot et goûtait chaque seconde du bon temps qui passait. Carole persistait à manifester son insatisfaction en communiquant avec la nature.

— Venez, venez, les « zoiseaux »!  Bon, vous devez avoir assez bouffé pour être mes amis, là? Alors vous allez me rendre un service, les « zoiseaux », vous allez voler en rase-mottes au-dessus de cette loque humaine et si vous pouviez lui chier dans la face, ça le dégourdirait peut-être... et ça prouverait que vous êtes mes amis, les « zoiseaux »!

Jacques tentait de retenir un sourire. Il restait couché au fond du canot et conservait un air moqueur malgré ses yeux clos. Carole poursuivait son défoulement.

— Vous gênez pas, les « zoiseaux ». Attention, à trois, vous obéissez! Un, deux... trois... larguez les bombes!

Sitôt dit, sitôt fait. Un goéland laissa tomber sa "bombe" avec précision, juste entre les deux yeux de Jacques. En s’éclatant, la fiente s’était répandue sur une bonne partie du front et des cheveux de l’homme allongé.
— Sacrament  d’ostie  d’câlisse, qu’est-ce que t'as fait là? hurla Jacques.
— Moi? Mais absolument rien, répondit Carole le rire aux lèvres.
— C’est de ta faute! T’as fait exprès! hurla Jacques avec encore plus de force.

Carole avait mal au ventre et ses mâchoires se «déboîtaient» tellement elle riait. Elle avait de la difficulté à croire à la scène qui venait de se passer. Et pourtant, c’est bien ce qui arriva.

— C'est dégueulasse, cria Jacques. J’peux même pas ouvrir les yeux, ça chauffe! Pis ça pue!
— Prends l’aviron, on va retourner au bord, dit Carole toujours étouffée.
— Mais, j’vois rien...

— T’as juste à pagayer, lança Carole, occupe-toi pas du reste... de toute façon, tu l’as dit, c’est moi qui dirige...

 Daniel Lefaivre